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Nous reproduisons ci-dessous un article de Monsieur Philippe Taquet, Membre de l’Institut, Professeur émérite au Muséum, Directeur du Museum de 1985 à 1990.


Le Muséum National d'Histoire naturelle :
un grand établissement de recherche scientifique
en voie d'extinction


La France est un pays étonnant, dont les citoyens sont capables lors de moments historiques marquants d’imaginer, de proposer et de mettre en place des institutions ou des organismes exceptionnels pour trouver des solutions remarquables aux problèmes qui leur sont posés ; ainsi les Conventionnels de 1793 eurent le génie de créer l’Ecole Normale Supérieure pour améliorer l’enseignement, le Conservatoire National des Arts et Métiers pour favoriser la technologie, le Muséum National d’Histoire Naturelle pour inventorier la Nature et bénéficier de ses ressources pour se nourrir, se vêtir, se soigner. Plus de trois siècles après leur création, ces institutions gardent plus que jamais toute leur utilité et nous sont enviées de par le monde.

Le Muséum, dont les missions sont l’inventaire du monde minéral et vivant, la conservation du patrimoine naturel et la diffusion de la connaissance du monde physique, animal et végétal, auprès de tous les publics, est aujourd’hui au premier rang du classement des Musées d’Histoire Naturelle dans le Monde, et ce grâce à la qualité et à la compétitivité de ses chercheurs naturalistes, grâce à l’extraordinaire richesse et à l’extrême variété de ses collections, grâce l’intérêt de ses expositions permanentes ou temporaires.

Le SIR classe les meilleures universités et institutions de recherche mondiales et analyse leur performance. Quelques Muséums s’intègrent dans ce classement, le Muséum national d’Histoire naturelle est le premier d’entre eux devant le Natural History Museum de Londres, la Smithsonian Institution (National Museum of Natural History, Washington), l’American Museum of Natural History, New York.
http://www.scimagoir.com/pdf/sir_2009_world_report.pdf

Le classement du Muséum comme premier Muséum au monde (SIR 1) au rang 687 pour le MNHN contre 853 pour le Natural History Museum de Londres, 1259 pour la Smithsonian Institution (National Museum of Natural History, Washington), 1422 pour l’American Museum of Natural History, prouve bien que le Muséum n’a en rien démérité dans l’accomplissement de ses missions et devrait constituer un très grand motif de satisfaction pour nos tutelles.

Mais étrangement, à d’autres moments de son histoire, la France s’obstine à défaire ce que l’on avait mis des années à construire. D’autres citoyens s’imaginent que de profonds changements sont absolument nécessaires pour adapter les vieilles structures aux impératifs des temps modernes. Tel est le sort qui semble réservé aujourd’hui au Muséum National d’Histoire Naturelle. De brillants technocrates, totalement étrangers aux problématiques des sciences de la nature, associés à des administrateurs complaisants ont imaginé – au moment où les établissements scientifiques vont pouvoir enfin bénéficier de crédits substantiels pour rénover leur patrimoine immobilier et leurs outils de recherche – un plan destiné à résoudre dans le même temps les problèmes de deux établissements : ceux du Muséum qui doit rénover ses laboratoires et ceux de l’antenne de l’Université Sorbonne Nouvelle Paris 3, implantée à Censier et qui doit désamianter ses locaux.

Pour ce faire il a été imaginé un montage et une série d’opérations qui ressemblent à la construction d’une énorme usine à gaz. Ce projet promet à tous ceux qui travaillent au Muséum un merveilleux voyage en Absurdie ; il obère définitivement les possibilités d’extension et de développement des missions du Muséum, et ce au moment même où est célébrée l’année de la Biodiversité.

Jugez-en ! Pour désamianter Censier, il a été prévu de transférer ses 17000 étudiants sur les espaces dévolus au Muséum dans l’îlot Buffon-Poliveau ; pour les accueillir, on détruit le bâtiment de géologie construit dans les années 60, qui abrite des chercheurs, des collections de roches, une bibliothèque, et une lithothèque marine où sont conservées dans des conditions réfrigérées les carottes des forages océaniques des expéditions françaises ; ce bâtiment devait accueillir prochainement un scanner performant destiné à des recherches de pointe en anatomie. On détruit le bâtiment historique de la graineterie nationale et on détruit enfin l’orangeraie qui sert de restaurant aux 1000 personnes travaillant au Muséum.
En dehors, du caractère aléatoire de la restitution future (en 2020) du bâtiment dit C2, l’opération envisagée ampute le Muséum de 25 180 m2 (p.12 ibid) , supprime le bâtiment actuel de la Géologie, les surfaces provisoires (ancien parking de la géologie) attribuées au Département HNS sans proposition de remplacement , s’approprie pour le compte de l’Université Paris III le nouveau bâtiment destiné aux collections de Paléontologie occupé actuellement par nos collègues du Musée de l’Homme, les bâtiments hébergeant le restaurant des personnels et le bâtiment historique de la graineterie nationale et une grande partie des terrains du service des cultures.

Puis on construira plusieurs bâtiments qui hébergeront dans des salles de cours les étudiants en Arts du Spectacle, en communication, en langues latino-américaines etc… Lorsque le désamiantage sera terminé…en 2020 (!), un certain nombre des étudiants retourneront sur le site de Censier, mais une bonne partie des m2 de l’îlot Buffon Poliveau restera définitivement dans le giron de l’Université Sorbonne Nouvelle Paris 3. En attendant les géologues sont priés de s’installer (jusqu’en 2020 !) dans des bâtiments préfabriqués qui seront construits sur le superbe carré des iris au cœur du Jardin des Plantes ; leurs collections seront placées en souterrain sous la belle roseraie de ce même Jardin. Le surplus des collections sera stocké dans des hangars en banlieue. Et vogue la galère !

En proposant d’accueillir l’Université Paris III sur le site Buffon Poliveau, nous sommes contraints de déménager certaines collections en banlieue alors que le programme européen SYNTHESYS dont il est une plaque tournante impose au Muséum d’accueillir en son sein les collègues étrangers pratiquant la recherche sur collections.

Paris ne manque pourtant pas de lieux d’accueil temporaires pour des chercheurs en sciences humaines et sociales. L’université Pierre et Marie Curie toute proche dispose en effet de grands espaces vacants à la suite du départ de l’université de Paris 7 du campus de Jussieu vers le quartier de Tolbiac. Une opération bien moins coûteuse était possible mais on a préféré ce montage extravagant et l’on s’apprête à transformer définitivement en université une partie des terrains d’un établissement dont les missions nécessitent la construction, non pas de salles de classe, mais de locaux de recherche et de stockage de collections provenant du monde entier, collections que viennent consulter par centaines les chercheurs français et étrangers.

Nos collègues des musées étrangers ont, eux, parfaitement pris conscience des enjeux que représentent la connaissance et la gestion de la biodiversité ; ils se dotent d’outils adaptés, et de vastes locaux. Au contraire, la France, qui manque singulièrement d’ambition et d’imagination, va ôter à l’un de ses établissements les plus performants les moyens de son futur. Il faudra sans doute demain ou après-demain se rendre à Londres au British Museum of Natural History pour étudier les moustiques vecteurs de maladies, suivre les migrations des oiseaux vecteurs de la grippe aviaire, extraire des substances naturelles de plantes tropicales ou d’organismes marins et admirer le somptueux et récent Darwin Center, visitable par le public, qui abrite désormais en plein cœur de Londres, tous les nouvelles collections naturalistes et les milliers de spécimens provenant des quatre coins de la planète.

Le Muséum croyait pourtant bien être sorti du marasme d’après-guerre, après qu’ait été obtenue en 1981 la rénovation de ses galeries au titre des grands travaux de l’Etat. Le résultat fut la rénovation de la Galerie de Zoologie en Grand Galerie de l’Evolution. Une réussite que le monde nous envie. Un plan tiroir prévoyait ensuite la rénovation des autres bâtiments. Malheureusement, sa mise en œuvre fut plus laborieuse et la rénovation des serres, inaugurées récemment, aura duré des décennies en bénéficiant pour finir de financements privés.

Ce qui se prépare dans l’îlot Buffon Poliveau et qui a été imaginé et négocié en l’absence de toute consultation des scientifiques du Muséum n’est ni plus ni moins que la fin de la recherche naturaliste dans cet établissement. Pour couronner le tout, de nouveaux statuts sont en préparation. Ils sont destinés à remplacer des statuts absurdes qui avaient porté depuis plusieurs années à la tête du Muséum deux responsables, un directeur administratif et un président scientifique, créant au sommet de l’établissement une rivalité aussi stérile que stupide. Il est proposé maintenant de doter l’établissement d’un directeur unique qui serait une haute autorité (le projet de statut portait originellement : d’une haute autorité scientifique, mais le mot de scientifique a été soigneusement barré). On peut s’attendre donc à ce que le Muséum ne perde son rôle de grand Etablissement scientifique, et qu’il ne devienne – c’est le souhait affiché par de hauts responsables de l’Etat - une simple agence technique au service du Ministère de l’environnement.

Déjà dans le passé, les responsables scientifiques du Muséum avaient dû écarter la réalisation d’un projet de golf sur ses terrains de l’Arboretum de Chévreloup (!) , puis ils avaient dû faire échec au projet d’un grand groupe immobilier qui avait prévu de construire des immeubles de haut de gamme sur ses terrains de l’îlot Buffon Poliveau (!). Ce que nous avons réussi à éviter hier, la perte des terrains dont le Muséum est affectataire, risque hélas, devenir réalité dans un futur proche. On ne peut qu’être consterné et attristé devant un tel projet, coûteux, ficelé à la va-vite, éloigné des missions du Muséum, qui va faire perdre définitivement une partie de ses potentialités à un établissement unique au monde.

Le Muséum dont les chercheurs de Georges Cuvier à Claude Bernard, de Lamarck à Henri Becquerel, de Michel-Eugène Chevreul à Théodore Monod ont contribué par leur talent et leur savoir au prestige et au rayonnement de la France dans le domaine des Sciences de la Nature, est en train de vivre une période critique de son existence.

Il est loin le temps où des naturalistes français partaient explorer le monde à la demande de l’Etat et apportaient à Paris des confins de la Tasmanie de magnifiques cygnes noirs qui allaient faire l’admiration des Français et orner les pelouses de la Malmaison.
Aujourd’hui, c’est le chant du cygne qu’évoque le sort que l’on réserve au Muséum National d’Histoire Naturelle.

Philippe Taquet
Membre de l’Institut
Professeur émérite au Muséum
Directeur du Museum de 1985 à 1990


Informations complémentaires


> Retrouver cet article sur le Site de défense de l'Îlot Buffon-Poliveau

 

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